La vie d'un Troubadour
Chapitre 1 : Les liens du sang
Je suis né un vendredi, du moins c’est ce qu’on m’a dit. La date exacte ? Je n’en ai aucune idée. Sûrement en l’an 1151 ou 1152, mais je n’en suis pas sûr.
Je n’ai presque aucun souvenir de ma famille. Mon père était un homme rustre et brutal, bête comme ses pieds. Je me remémore ma mère comme une femme forte, d’aucun diraient grasse, aux bras comme des enclumes et à la main lourde. Mes deux sœurs, quant à elles, étaient des pestes destinées à se faire violer par un quelconque marchand de passage au village, en échange de quelques piécettes jetées au village de mon paternel.
Je me rappelle en revanche parfaitement de cette journée où ils ont disparu. C’était l’hiver, et mon père était entrain de s’occuper de nos poules. Nous vivions dans une cahute près des bois, où mon père allait souvent braconner ; je ne me souviens ni du village le plus proche, ni de sa localisation, mais je peux supposer que nous habitions entre le Compté du Velay et le Duché de Bourgogne.
Ce jour-là, donc, mon père est rentré, tremblant de rage et de peur, défonçant presque la porte. Il était saoul, comme à son habitude, et je savais qu’il allait nous frapper ; cependant, il tenait dans une main une hachette, et dans l’autre une masse indistincte de plumes et de sang. Je devais avoir six ou huit ans, et je l’entends encore hurler contre ma mère un tas d’ignominies, l’accusant d’avoir maudit les poulets, que tout était sa faute, et tout un tas d’autres élucubrations abracadabrantes.
Soudain, il a levé la main, et abattu violemment la hache sur le haut du crâne de sa femme. Ma génitrice s’est affalée là, gargouillant et agonisant, sur le sol de terre battue. Mes sœurs se sont mises à hurler ; elles étaient plus vieilles que moi, mais tellement bête qu’elles n’ont pas vu venir le fer contre leurs mâchoires. Elles sont tombées, elles aussi, l’une sur la table, l’autre contre un mur. Je me suis assis là, et je n’ai plus bougé.
Mon souvenir suivant ? J’étais dans la charrette, tirée par notre bœuf, enroulé dans une couverture. Je ne saurai vous dire pourquoi mon paternel m’a épargné. Nous avons roulé ainsi plusieurs jours ; j’avais faim, mais je n’osais me plaindre, même lorsque mon géniteur avalait de grosses bouchées de pain sans même me regarder. J’avais peur, je l’avoue. J’étais terrifié, mais me contentais de boire dans la gourde qu’il m’avait jetée en plein visage un peu plus tôt.
Nous avons traversé plusieurs villages, et j’ai même aperçu au loin, à un moment, un château, ou une ville.
Au bout de quelques temps, nous sommes arrivés à Montluçon. Il m’a fait descendre là, et il est parti ; je ne l’ai jamais revu. Et, quand bien même il me retrouverait, il ne me reconnaîtrait probablement pas, et je lui enfoncerai mon couteau dans le ventre rien que pour le plaisir de le voir se vider de son sang sur mes chausses.
2014